L’enseignement de la gestion en France : identité, défis et enjeux

Professeur émérite du Conservatoire national des arts et métiers

Les membres de la profession comptable ne peuvent se désintéresser de l’enseignement de la gestion en France, qu’ils soient employeurs et recruteurs, maîtres ou contrôleurs de stage, enseignants à titre occasionnel ou principal, parents dont les enfants envisagent de s’engager dans cette voie. Invitation à la réflexion avec l’ouvrage L’enseignement de la gestion en France : identité, défis et enjeux 1.

L’enseignement de la gestion en France est à l’aube d’évolutions majeures du fait de l’usage intensif des nouvelles techniques de communication mais, plus profondément, de changements dans la société. L’ouvrage collectif dont il est question ici, que j’ai eu le plaisir de codiriger avec Frank Bournois, directeur général d’ESCP, retrace l’évolution passée de cet enseignement et ouvre des fenêtres sur l’avenir.

Cet ouvrage est unique en ce sens qu’il a été écrit par trente-cinq auteurs qui tous ont exercé de hautes responsabilités académiques, bénéficiant de l’expérience d’un conseil scientifique composé de huit professeurs.

Que peut apporter la lecture de cet ouvrage ?

L’ouvrage aborde avec rigueur la question de l’avenir de l’enseignement de la gestion, de sa place dans la société et de ce qu’il peut apporter à cette dernière. Il faut comprendre les mécanismes d’une évolution pour jouer un rôle dans la construction d’un avenir. Le concours Lépine de la pédagogie, les « il n’y a qu’à » et « il faut qu’on », souvent fondés sur une seule expérience ou anecdote, ne conduisent à rien. L’enseignement est une activité à cycle long : huit ans pour former un expert-comptable, une dizaine d’années pour un maître de conférences à l’université ou un professeur associé dans une école de commerce. De plus, les standards académiques, eux-mêmes en crise, sont aujourd’hui mondiaux et ne peuvent qu’évoluer lentement. Or nous ne pouvons pas nous affranchir de ces contraintes si nous voulons que nos étudiants et vos futurs collaborateurs puissent bénéficier d’une mobilité internationale et plus généralement d’une ouverture sur le monde. Une réflexion sur l’enseignement supérieur doit prendre en compte le conflit entre des attentes immédiates et des solutions qui se font attendre, ce qui nourrit un écart, un expectation gap pour reprendre le terme couramment utilisé à propos du commissariat aux comptes.

Quelle interaction entre enseignement de la gestion et évolution de la société ?

L’enseignement de la gestion est né il y a environ deux siècles. Ce fut, tout au long du XIXe siècle, le temps des pionniers. Ils furent extrêmement créatifs. Après la seconde guerre mondiale, l’enseignement de la gestion prend place dans l’université et s’inspire du modèle américain. Le mimétisme est à la mode. à partir des années 2000, l’internationalisation devient une contrainte majeure avec les classements mondiaux et une concurrence mondiale selon un modèle ultra-libéral et darwinien. Aujourd’hui, bien des doutes naissent. Ce modèle répond-il à une demande sociale ? Les classements des établissements se fondent très largement sur le nombre et la qualité des publications de leur corps professoral. Pour avoir un bon classement, il faut beaucoup de publications, ce qui pousse à fusionner les établissements. Mais la qualité de service perçue par les étudiants augmente-t-elle avec la taille ? Rien n’est moins sûr. Ceux qui publient dans les revues les plus cotées, c’est-à-dire généralement les revues américaines, sont-ils les meilleurs enseignants ? Pas certain non plus.

Quel doit être le rôle de l’État ? 

Jusqu’où doit aller l’autonomie des universités ? Si la formation est un bien public, quelle doit être la part de son financement qui incombe aux collectivités publiques ? L’État doit-il être un régulateur, à l’image du rôle qu’il joue sur les marchés financiers, ou un stratège ? Les accréditations, classements et notations, comme le font les agences de notation pour les marchés financiers, doivent-ils être assurés par des organismes privés à but lucratif ou relèvent-ils du domaine du régalien ? C’est toute la question de l’équilibre subtil entre décentralisation et centralisation qui est posée. Le « localisme » peut assurer une meilleure adéquation aux besoins de chaque territoire mais le risque de clientélisme existe aussi. De plus, une diversification poussée peut rendre l’offre de formation illisible pour le public.

Un acteur de la diplomatie économique ?

L’enseignement supérieur de gestion est incontestablement un des outils de la diplomatie d’influence (« soft power ») de la France. Accueillir des étudiants étrangers, envoyer nos étudiants à l’étranger, c’est devenir crédible et visible sur le marché mondial, c’est développer la francophonie qui est une ressource immatérielle précieuse. Les enjeux financiers à long terme sont considérables. Mais la mise en œuvre s’avère complexe, car une véritable politique dans ce domaine suppose une coordination des activités de nombreux acteurs : ministère de l’Enseignement supérieur, des Affaires étrangères, universités, écoles, chambres de commerce, etc.

Il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie

Si la gestion est à la fois une science, une technique et un art, elle a besoin d’une pédagogie spécifique – comme les études de médecine – mêlant théorie et pratique, l’alternance assurant la complémentarité et l’interaction entre connaissance et action, permettant de développer les soft skills (qualités comportementales) sans sacrifier les hard skills (les connaissances indispensables à l’exercice du métier). Il faut également une recherche académique pour faire évoluer les contenus de l’enseignement et donner un sens aux pratiques des entreprises, les replacer dans un contexte théorique et les rendre intelligibles dans un cadre général. Dans ce domaine aussi, il faut trouver un subtil équilibre entre une formation guidée par les besoins immédiats exprimés par le marché du travail et un enseignement fondamental visant à « apprendre à apprendre ». Quant à la recherche académique, où doit-elle se situer entre conseil et recherche fondamentale ?

Les établissements vendent-ils des marques ?

La concurrence entre établissements les pousse à développer des logiques de marque. « Sorbonne » s’exporte ! Universités et grandes écoles ont leurs « produits dérivés », les diplômes d’établissements qui ne sont pas accrédités par l’état. Cela remet en cause le modèle universitaire français, selon lequel un diplôme est supposé avoir la même qualité, le même niveau d’exigence, ouvrir les mêmes droits, quel que soit le lieu de délivrance, au nom de l’égalité face au service public. Cela n’est pas neutre en matière d’aménagement du territoire, à moins que l’on ne dérive insidieusement vers le modèle américain avec des universités de premier rang exigeant des droits d’inscription astronomiques, jusqu’à 100 000 euros par an, et des universités de second rang paupérisées. Est-ce socialement acceptable alors que les droits d’inscription en master dans une université française sont de 243 euros par an ?

La révolution numérique dans l’enseignement de la gestion

Bien sûr, la révolution numérique transforme la pédagogie et a été partout accélérée par la pandémie. Ces nouveaux modes d’apprentissage affectent les contenus, qui peuvent être enrichis avec des ressources multimédia, desserrent les contraintes de temps en personnalisant les rythmes, mais peuvent aussi conduire au pire quand le zapping remplace la réflexion.

Que devient le modèle économique de l’enseignement supérieur ?

Enfin, la question du financement de l’enseignement supérieur devient une question cruciale. Le coût de l’enseignement et de la recherche augmente rapidement sans que les financements publics suivent en ce qui concerne ceux des universités ou ceux des chambres de commerce pour les écoles consulaires. Ces dernières, tout au moins les plus grandes d’entre elles, deviennent des personnes morales ayant une totale autonomie budgétaire en optant pour le statut d’établissement d’enseignement supérieur consulaire (EESC). Or pour résister à la concurrence et suivre les évolutions, il faut investir lourdement dans des systèmes d’information mais aussi dans des recrutements. Les établissements doivent donc développer leurs ressources propres : formation continue, apprentissage, contrats, etc. Mais beaucoup doivent aussi augmenter les droits d’inscription des étudiants, dont certains doivent s’endetter sans pouvoir rembourser quand le chômage frappe. Dans les écoles de commerce, ces droits sont de 15 000 euros par an. Cela pose la question de l’égalité d’accès à un bien public. Les états-Unis redoutent une grave crise de la dette étudiante, tout comme ils ont connu en 2007 une crise des crédits immobiliers. Comment ne pas être à notre tour dans une telle situation ?

Cet ouvrage n’est surtout pas une somme d’anecdotes disparates, de conseils qui n’engagent pas ceux qui les donnent, de solutions simplistes, mais il est le fruit d’une démarche collective, documentée et construite, posant les éléments d’une réflexion sur l’identité, les défis et les enjeux de l’enseignement supérieur de la gestion en France, invitant à d’autres réflexions pour imaginer les futurs possibles. Les différentes questions abordées permettent aussi d’éclairer le regard que nous posons sur le cursus comptable. Que l’accès à une profession réglementée soit conditionné à l’obtention d’un diplôme d’état (DCG, DSCG et DEC) obéit à une logique certaine. Mais elle peut entrer en conflit avec la liberté pédagogique et l’autonomie des universités qui assurent la préparation de nombreux candidats. Pourtant, les contenus de la formation doivent être normés 2 car les professionnels « exercent leur activité avec compétence » 3, cette dernière ayant un contenu technique de haut niveau. Cela laisse peu de place au « localisme ». Mais ces questions montrent à quel point le cursus comptable, depuis près d’un siècle, est  toujours un modèle conciliant contraintes fortes et souplesse avec une organisation en épreuves indépendantes et capitalisables, alors que les universités et les écoles fonctionnent par années d’étude. La VAE, introduite en 2012 pour le DCG et le DSCG et en 2020 pour le DEC, ajoute encore un élément de souplesse faisant de la formation tout au long de la vie une réalité. Enfin, les diplômes d’état permettent de se présenter en candidat libre et de choisir à sa convenance le lieu et le mode de préparation. En dépit de leurs logiques institutionnelles différentes, les diplômes d’état, les universités, les écoles consulaires et privées et la profession ont trouvé un mode de coopération et un équilibre uniques. Peu de cursus offrent tant de souplesse !

Il ne faut pas perdre de vue que l’enseignement supérieur est enraciné dans une histoire qui lui donne sa légitimité, et enraciné dans une société, dans une civilisation, avec ses défauts et ses qualités. Les futurs possibles ne sauraient être imaginés sans prendre en compte des dimensions politiques dans le plus beau sens du terme. 

 

1. Alain Burlaud & Frank Bournois (sous la direction de), L’enseignement de la gestion en France : identité, défis et enjeux. EMS, 2021, 452 p.

2. Cf. articles 6 à 8 de la directive européenne sur le contrôle légal des comptes et normes internationales de formation de l’IFAC.

3. Article 5 du Code de déontologie des experts-comptables.

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