La gestion des normes et le contrôle de gestion au service de la santé

Professeur du CNAM sur la chaire comptabilité et contrôle de gestion, directeur de programmes à l’Institut de socio-économie Iséor

Les observations montrent la nécessité, en temps de crise sanitaire, de mettre en place une meilleure gestion des normes et un contrôle de gestion orienté santé dans les entreprises pour obtenir de meilleures performances sanitaires, sociales et économiques.

La crise de la Covid-19 a mis singulièrement en lumière deux besoins émergents d’entreprise en comptabilité-contrôle-audit observés de façon sous-jacente depuis une dizaine d’années par les recherches en la matière (Savall, Zardet, 2005 ; Cappelletti, Dufour, 2020) : celui d’une meilleure gestion des normes et celui d’un contrôle de gestion orienté santé. La réponse à ces besoins offre des possibilités de conseils aux entreprises pour les professionnels de la comptabilité.

La qualité de la gestion des normes, un levier de performances durables

L’observation attentive des pays qui semblent le mieux résister à la crise de la Covid-19, tant sur le plan sanitaire qu’économique, comme la Corée du Sud, le Japon ou d’une certaine façon l’Allemagne, montre l’importance dans ces pays d’une compétence collective en gestion des normes. La notion de « normes » étant définie comme les règles formelles (lois, décrets, etc.) et informelles (recommandations, conseils, etc.) qui orientent les comportements humains pour maîtriser les risques. Les analyses montrent en effet que les pouvoirs publics de ces pays ont acquis une compétence de gouvernance des normes, sanitaires en l’occurrence, et leurs entreprises de leur gestion, supérieure à la nôtre. 

En particulier, ces pays appliquent avec rigueur le processus OANE – orchestrer / arbitrer / négocier / éthique – que les études sur la gestion des normes (Bessire et al., 2010 ; Boje, 2015 ; Cappelletti et al., 2015) identifient comme une cause racine de sa qualité. 

Il s’agit pour un gouvernement de créer les dispositifs adéquats d’orchestration et de gouvernance d’une nouvelle norme lorsqu’elle implique sa population, de négociation des conditions de sa mise en œuvre avec les parties prenantes concernées, d’arbitrage des conflits qu’elle peut provoquer et d’élaboration d’un ensemble de sanctions positives et négatives de son respect, clairement expliqué, pour susciter dans la population une véritable éthique de la norme. Ce processus étant lui-même décliné selon des modalités adaptées au sein des entreprises pour respecter au mieux la norme considérée. Les recherches montrent que dans ces pays une telle compétence collective s’exerce également sur d’autres domaines de normes que le sanitaire, notamment les domaines financier, social et commercial (Cappelletti, Dufour, 2020). Ce n’est donc pas un hasard si les entreprises de ces pays – Allemagne,  Corée du Sud, Japon, etc. – sont aussi, souvent, des championnes de l’exportation de leurs produits, ce qui réclame une agilité normative remarquable pour s’adapter aux normes spécifiques des pays clients. Or, les faits montrent que la France a besoin de conseils et d’apprentissage en la matière tant au niveau de ses pouvoirs publics que de ses entreprises, comme l’illustrent les conflits de normes qui marquent la crise de la Covid. Par exemple, les hésitations sur les recommandations régissant le port du masque, la rigidité excessive des règlements encadrant le fonctionnement hospitalier ou bien « le baroque », pour reprendre l’expression du président du MEDEF Geoffroy Roux de Bézieux, des arrêtés distinguant les produits essentiels de ceux non essentiels. Dans les organisations petites ou grandes, on a pu observer également des difficultés à se saisir des normes sanitaires pour les assimiler puis les faire respecter aux salariés et aux clients. Par exemple, des entrepôts d’Amazon comme des restaurants ont eu à subir des fermetures administratives pour des non-conformités graves aux normes sanitaires prescrites. Les recherches confirment qu’une mauvaise gestion des normes – qu’elles soient sanitaires, commerciales, financières ou sociales qui sont les quatre domaines où l’intensité normative est la plus forte (Savall et Zardet, 2005) – entraîne des coûts visibles et cachés (cachés dans le sens non ou mal enregistrés par les comptabilités), c’est-à-dire un coût intégral (coût visible + coût caché) considérable en termes de surtemps de mise en œuvre, de sanctions des non-conformités (pénalités financières par exemple pour les banques et les assurances ne respectant pas les normes Bale III ou Solvabilité II) et de pertes d’exploitation si le risque visé par la norme se réalise (par exemple la fermeture administrative d’un établissement). Par symétrie, l’investissement dans un processus adapté de bonne gestion des normes apparaît comme hautement rentable compte tenu des coûts bien supérieurs d’une mauvaise gestion qu’il évite. La compétence collective en gestion des normes servira les entreprises et les pouvoirs publics bien au-delà de la crise de la Covid-19 car elle est un vecteur puissant de performances sanitaires, sociales et économiques. Au fond, pour rebondir sur un débat français, ce n’est pas d’un choc de simplification des normes dont la France aurait besoin, le flux des normes n’étant pas arrêtable puisque la demande de maîtrise des risques est partout croissante (Cappelletti, 2013), mais d’un choc de gouvernance des normes des pouvoirs publics relayé par un choc de leur gestion dans les entreprises.

Vers un contrôle de gestion orienté santé dans les entreprises

Les études sur la santé et la qualité de vie au travail convergent pour dire que le niveau d’absentéisme dans une entreprise est un bon indicateur de synthèse. Elles confirment également qu’au moins deux tiers des causes d’absence ont pour origine des défauts de qualité de vie au travail et de management des personnels (Cappelletti, 2020). Or en temps normal, l’absentéisme au travail est un mal français bien identifié dont le coût oscille pour la nation entre 80 et 120 milliards d’euros par an, soit autour de quatre points de PIB annuel perdus. Il représente un coût moyen ou une perte de valeur ajoutée moyenne d’environ 4 000 euros par personne active et par an qui s’exprime principalement en termes de non-productions et de sursalaires de remplacement. En période de crise sanitaire comme celle de la Covid-19, compte tenu des risques psychosociologiques additionnels et de conditions de travail dégradées, l’absentéisme au travail tend à s’aggraver creusant plus encore les coûts qu’il engendre en temps normal. Les observations montrent donc la nécessité en temps normal comme en temps de crise de mettre en place un contrôle de gestion orienté santé dans les entreprises, s’appuyant essentiellement sur le contrôle Qualitatif, Quantitatif et Financier (Q.Q.Fi) de l’absentéisme. Un tel contrôle de gestion Q.Q.Fi, paradoxalement encore peu répandu dans les entreprises alors que l’absentéisme est une source majeure de déperdition économique, peut prendre une forme miniaturisée dans les petites entreprises pour être applicable et plus développée dans les grandes (Cappelletti, 2020). Concrètement, il consiste périodiquement à :

• identifier les dysfonctionnements provoqués par l’absentéisme au travail ; 

• évaluer les coûts et les pertes de valeur ajoutée qu’ils engendrent ;

• identifier les causes racines d’absentéisme pour repérer celles sur lesquelles l’entreprise peut agir ;

• inventer des actions correctives et/ou préventives pour réduire les dysfonctionnements compressibles, c’est-à-dire ceux qui ont des causes sur lesquelles l’entreprise peut agir, en s’assurant que les coûts des actions d’amélioration sont inférieurs aux coûts qu’elles visent à réduire ;

• évaluer les actions d’amélioration mises en œuvre pour les poursuivre ou les modifier. 

Les études montrent que les dysfonctionnements provoqués par l’absentéisme et les coûts qu’ils engendrent sont réductibles dans une proportion variant de 35 % à 55 % selon les cas par des actions correctives et/ou préventives appropriées. Par symétrie, cela signifie qu’une part de ces dysfonctionnements est incompressible, leurs causes étant indépendantes des conditions de travail et du management de l’entreprise. Néanmoins, d’une part, on ne peut identifier la part compressible d’absentéisme versus celle incompressible qu’au travers d’une analyse rigoureuse de contrôle de gestion. D’autre part, la part compressible d’absentéisme représente en général un potentiel de valeur ajoutée exploitable très conséquent qu’il est économiquement et socialement absurde de négliger. Ainsi, dans le cas de la SSII pris en exemple, les coûts totaux de l’absentéisme ont été évalués à 99 245 euros dont 40 % soit 39 000 euros environ ont été convertis en valeur ajoutée au travers des actions d’amélioration d’un coût nettement moindre de l’ordre de 10 000 euros : une action d’amélioration des conditions psychologiques de travail par un suivi plus fréquent des salariés en télétravail et en présentiel pour rompre leur isolement ; une action approfondie et répétée d’apprentissage aux normes sanitaires et aux gestes barrières. 

Pour aller plus loin

Bessire, D., Cappelletti, L., Pigé, B. (Dir.) (2010). Normes. Origines et conséquences des crises. Economica.

Boje, D.M. (Eds) (2015). Organizational Change and Global Standardization. Routledge.

Cappelletti, L. (2013). « Le choc de simplification n’aura pas lieu ». Le Monde, 16 nov.

Cappelletti, L. (2020). « Comment mieux gérer les risques d’absentéisme au travail ». In A. Bauer (Dir.), Livre blanc de la chaire nouveaux risques, CNAM & Allianz.

Cappelletti, L., Pigé, B., Zardet, V. (Dir.) (2015). Dynamiques normatives. E.M.S.

Cappelletti, L., Dufour, N. (2020). La gestion innovante des normes. Géréso Editions.

Savall, H., Zardet, V. (2005). Tétranormalisation. Défis et dynamiques, Economica.

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